Conséquences à long terme de la nutrition foetale
Chapitre 1 - Conférences inaugurales des présidents
Même si les données expérimentales chez l'animal,
et encore moins les observations chez l'homme, ne démontrent
pas de façon certaine que l'alimentation des premières
semaines ou des premiers mois influence à long terme la cholestérolémie,
la pression sanguine ou le degré d'adiposité, toute
une série de résultats suggère que des modifications
très précoces au cours de la vie de l'état
nutritionnel pourraient modifier de façon durable l'activité
d'un certain nombre de systèmes, en d'autres termes que
certaines influences à un stade critique du développement
peuvent laisser une "empreinte" définitive [1].
Periodes critiques, developpement ET variations seculaires DE LA taille
L'idée n'est pas nouvelle. Déjà Moulton, dans sa remarquable publication de 1923 sur Age and chemical development in mammals avait noté que la malnutrition pré- et postnatale pouvait s'accompagner d'une augmentation de la teneur en eau de la masse maigre, témoin d'un retard de " maturation chimique ", selon l'heureuse expression qu'il avait conçue pour définir le moment auquel la concentration de l'eau, des protéines et des sels minéraux se stabilise au cours du développement [2]. Ce n'est toutefois que dans les années 60 que l'idée de périodes " critiques " ou " sensibles " au cours des périodes de croissance rapide du cerveau a été développée et plus généralement acceptée [3, 4]. La littérature à cet égard est particulièrement riche puisque plus de 165 publications traitant de l'impact de la nutrition à une phase précoce de la vie sur le comportement et les capacités d'apprentissage ultérieur chez l'animal avaient été recensées en 1986 [5].
L'importance du " timing " ne se limite pas, bien au
contraire, à la croissance cérébrale, comme
McCance et Widdowson l'ont si magistralement démontré
[6-8], en particulier dans Food, Growth and Time, lors de la conférence
fameuse que RA McCance donna le 2 mai 1962 au Royal College of
Physicians of London [9]. Plusieurs leçons peuvent être
tirées de ces expériences. La première est
que la restriction énergétique postnatale a chez
le rat des conséquences d'autant plus importantes qu'elle
est plus précoce ; exercée au cours des 3 premières
semaines, c'est-à-dire avant l'âge normal du sevrage,
elle laisse une empreinte qui se marque par une hypotrophie irrécupérable,
même si les animaux ont ensuite un accès illimité
à la nourriture ; en revanche, le rattrapage est immédiat
et complet si la même restriction s'exerce entre la 9e et
la 12e semaine [6]. Les rats modérément sous-nourris
pendant toute leur vie prennent du poids moins rapidement que
les animaux bien nourris d'une même portée, mais
grossissent jusqu'à un âge plus avancé et
vivent plus longtemps, s'ils ne meurent pas dans l'intervalle
des conséquences de leur malnutrition ; ils sont à
tout moment capables de "rattrapage", même
au-delà de l'âge auquel meurent les animaux nourris
normalement [7]. Les porcelets soumis à une sous-nutrition
protéino-énergétique dès qu'ils atteignent
3 kg ne pèsent pas plus de 5-6 kg à l'âge
de 1 an alors que les animaux correctement nourris d'une même
portée en pèsent 160 à 200 ; le même
régime, supplémenté en graisses ou en hydrates
de carbone de manière illimitée, produit des animaux
sévèrement carencés en protéines dont
le poids n'excède pas 20 kg à 1 an ; après
remise à un régime normal, leur vitesse de croissance
est plus rapide que celle des animaux bien nourris du même
âge - en fait à peu près du même ordre
que celle des animaux de même poids - mais ils n'atteignent
jamais la taille des animaux qui ont toujours été
bien nourris ; un certain rattrapage est encore possible après
2 ou 3 ans de restriction énergétique mais, comme
chez le rat, leur taille définitive est d'autant plus petite
qu'ils ont été réhabilités plus tardivement.
Ces animaux s'avèrent donc incapables, comme ceux soumis
à une restriction énergétique plus précoce,
d'atteindre la taille que pourrait laisser espérer leur
potentiel génétique [7].
Les rats soumis à une restriction énergétique
très précoce (avant le sevrage) ne rattrapent jamais
complètement leur retard [6]. Il en est de même chez
le plus petit porcelet d'une portée - celui que l'on qualifie
d'avorton - dont le poids à la naissance peut n'être
que la moitié ou le tiers de celui du plus gros de la portée,
et qui reste inférieur toute sa vie à celui des
cochons de taille normale à la naissance (300 kg vs 360
kg à 3 ans) [8]. La comparaison du poids à la naissance
des différents organes de l'avorton, de ceux d'un porcelet
prématuré de même poids dont la naissance
a été provoquée à 91-96 jours sur
les 120 que dure normalement la gestation chez le porc, et de
ceux de l'animal le plus gros de la portée montre des différences
importantes selon les organes, certains étant inférieurs
chez l'avorton à ceux du " foetus ", d'autres
comme le foie et les reins étant du même ordre, alors
que le développement du coeur et surtout celui du cerveau
sont intermédiaires entre celui du "foetus" et
celui de l'animal le plus gros à la naissance [8]. Ces
différences s'atténuent partiellement à l'âge
adulte, mais la taille du foie de l'avorton demeure 2,5 fois inférieure
à celle du foie de son jumeau, démontrant que la
malnutrition in utero interfère de manière irréversible
avec le profil de développement cellulaire et somatique
[8]. Il est intéressant de remarquer que si l'avorton a
manifestement à la naissance une tête disproportionnée
par rapport à sa taille, les porcelets soumis à
une restriction alimentaire postnatale ont aussi une tête
et des oreilles disproportionnées par rapport à
leur taille, ainsi qu'une accélération du développement
de leurs organes génitaux, bien qu'ils ne soient pas matures
sexuellement à l'âge de 1 an comme les animaux bien
nourris [7].
Elsie Widdowson suggérait en conclusion de cette série
fascinante de publications que les conséquences de la malnutrition
in utero devraient être plus importantes encore chez l'enfant.
Le porcelet ne pèse à la naissance que les deux-centièmes
(0,5 %) de son poids adulte, le rat, environ 1,5 %, alors que
le bébé de l'homme pèse déjà
à la naissance 5 % du poids de l'homme adulte [8]. Si le
porc, le rat et bien d'autres espèces ne peuvent rattraper
complètement après la naissance un retard acquis
au cours de la vie foetale, l'idée que le foetus humain
qui accomplit in utero une plus grande partie de sa croissance
totale devrait en pâtir davantage apparaissait logique.
Nous verrons que ce n'est peut-être pas le cas, même
si tout cet ensemble de données incite à nous intéresser
à l'origine des variations séculaires de la taille.
Les différences de vitesses de croissance entre les populations
des pays industrialisés et celles des pays en développement,
comme l'augmentation régulière de la taille et l'abaissement
de l'âge de la puberté au cours des 30 ou 40 dernières
années dans nos sociétés, devraient plutôt
s'expliquer, comme McCance en avait eu l'intuition, par des phénomènes
survenant à un stade très précoce du développement
que par l'accroissement général de la disponibilité
alimentaire au cours de la vie [1,6].
L'hypothese DE barker
La malnutrition in utero, qu'elle résulte d'apports maternels
inappropriés avant ou durant la grossesse, d'un transport
inadéquat des nutriments ou d'un trouble du transfert transplacentaire,
n'a pas seulement des conséquences sur le poids de naissance
et le développement ultérieur des petits. Nous avons
vu qu'elle " programmait " en quelque sorte
l'organisation même et le fonctionnement de toute une série
de systèmes et d'autres arguments suggèrent qu'elle
pourrait influencer de manière permanente l'activité
de systèmes enzymatiques, et interférer avec la
mise en place de récepteurs hormonaux et de mécanismes
de rétro-contrôle [1, 10]. La malnutrition in utero
pourrait ainsi avoir des conséquences à l'âge
adulte qui dépassent de très loin ce que l'on imaginait
jusqu'ici, en favorisant le développement de l'athérome,
de l'hypertension, de la résistance à l'insuline,
et de bien d'autres fonctions métaboliques et endocriniennes
connues pour leur importance en pathologie humaine [5, 9-11].
C'est ce qu'il est convenu d'appeler l'hypothèse de Barker
" [12].
Mortalité néonatale au début du siècle et prévalence des maladies cardiovasculaires dans les années 70
La première indication d'un lien entre l'espérance
de vie et la croissance in utero vient de la démonstration
que les différences de mortalité par maladie ischémique
du coeur en Angleterre et au Pays de Galles reflètent les
taux de mortalité néonatale dans les premières
années de ce siècle [13]. Des constatations similaires
furent faites ensuite pour les accidents vasculaires cérébraux,
dont la distribution géographique est plus étroitement
corrélée avec la mortalité maternelle durant
la grossesse et lors de l'accouchement qu'avec toute autre cause
de mort, passée ou présente, excepté la maladie
ischémique du coeur [14]. Au début de ce siècle,
en Angleterre et au Pays de Galles, la mortalité infantile
et maternelle était plus élevée dans les
zones rurales peu peuplées et les régions industrielles
(mines, textiles) ; en revanche, elle était plus faible
au sud, notamment à Londres et quelques grandes villes
comme Birmingham, Manchester et Liverpool. Les différences
d'espérance de vie constatées 50 à 60 ans
plus tard pouvaient donc suggérer qu'un mauvais état
de nutrition au cours de la grossesse ou des premiers mois de
la vie accroissait la susceptibilité aux effets d'un mode
de vie inapproprié, notamment du tabac et du manque d'exercice
[13, 14].
Les registres de naissance de Hertfordshire, de Preston et de Sheffield
La démonstration d'une association entre la malnutrition
in utero et au cours de la première enfance et le développement
ultérieur de l'hypertension, du diabète et des maladies
coronariennes n'aurait pas été possible sans une
recherche systématique du Medical Research Council (MRC)
des registres de naissance anglais. Cette recherche permit de
découvrir trois registres importants du début du
siècle : l'un dans le Comté de Hertfordshire, les
deux autres à Preston et à Sheffield. Dans le Hertfordshire,
les poids de naissance de tous les enfants nés dans le
comté entre 1911 et 1930 avaient été enregistrés.
A Preston (1935-1943) et à Sheffield (1907-1925), les poids
de naissance n'avaient été notés que chez
les enfants nés à l'hôpital mais d'autres
données essentielles avaient été enregistrées,
notamment des informations sur les grossesses précédentes,
la taille des nouveau-nés, leur circonférence céphalique
et abdominale, et le poids du placenta. On dispose en outre du
poids d'une partie de ces enfants à 1 an et de la manière
dont une partie d'entre eux avaient été nourris
au cours de la première année (allaitement au sein
poursuivi ou non jusqu'à l'âge de 1 an), ce qui était
tout à fait inhabituel à l'époque, et même
plus récemment, ce qui donne à ces registres une
valeur inestimable [10, 15].
Poids dans l'enfance et prévalence des maladies cardiovasculaires
Les premières indications d'une relation entre le poids dans l'enfance et la prévalence des maladies cardiovasculaires ont été tirées par Barker et ses collaborateurs du registre de Hertfordshire. Sur 17 464 garçons nés vivants entre 1991 et 1930, 1 477 étaient morts dans l'enfance. Après exclusion des jumeaux et des triplés, ils disposaient de 15 664 dossiers et, sur ceux-ci, de 7 991 pour lesquels le poids avait été enregistré à la naissance et à l'âge de 1 an. Ils furent capables finalement d'en retrouver 5 654 (74 %) dont 1186 étaient morts entre le 1er janvier 1951 et le 31 décembre 1987, à des âges compris entre 20 et 74 ans. C'est à partir de ces données qu'ils analysèrent les causes de mort de cette cohorte en relation avec leur poids de naissance, leur poids à 1 an et leur mode d'alimentation jusqu'à cet âge, en les comparant avec les statistiques nationales de mortalité des hommes de même âge et de même année de naissance, les résultats étant exprimés par rapport à la moyenne nationale (SMR pour standardised mortality ratio, en anglais).
Leur conclusion fut que la mortalité par maladie ischémique
du coeur diminuait de manière significative chez l'homme
avec le poids à 1 an (p < 0,002) et que les hommes dont
le poids était inférieur à 5,5 livres (2,5
kg) à la naissance avaient le SMR le plus élevé
; la tendance à la diminution du SMR avec l'augmentation
du poids de naissance n'était toutefois pas significative
[16]. L'analyse des données du registre de Sheffield confirma
une certaine relation chez l'homme entre la mortalité cardiovasculaire
et le poids de naissance, mais celle-ci ne devenait tout juste
significative (p = 0,05) que chez ceux qui étaient décédés
avant l'âge de 65 ans ; la mortalité cardiovasculaire
n'était pas liée à la durée de la
grossesse, exception faite d'une augmentation minime chez ceux
qui étaient nés prématurément ; la
relation inverse entre la mortalité cardio-vasculaire et
le périmètre crânien ou l'index pondéral
(P/T3) à la naissance constituait un autre argument pour
penser que c'était le défaut de croissance in utero
et non pas le fait d'être né prématurément
qui était en cause [11, 17]. La recherche de signes cliniques
et électrocardiographiques d'atteinte coronarienne, ou
d'antécédents d'angioplastie ou de pontage chez
290 (82 %) des 370 survivants de l'étude de Hertfordshire
nés entre 1920 et 1930 et vivant encore dans ce comté,
permit récemment de confirmer ces premières constatations
; 14 % de ces hommes furent considérés comme souffrant
d'atteinte coronaire ; il n'y avait aucune relation avec le poids
de naissance mais la fréquence de l'atteinte coronaire
diminuait de 27 % chez ceux qui pesaient 18 livres (8,2 kg) ou
moins à 1 an à 9 % chez ceux qui pesaient 26 livres
(11,8 kg) à cet âge (p = 0,03) [18].
D'autres arguments ont été utilisés par Barker
et ses collaborateurs à l'appui de leur théorie,
notamment le fait que les hommes et les femmes qui ont un développement
hépatique insuffisant in utero, dont témoigne la
réduction de leur circonférence abdominale à
la naissance, ont des taux de cholestérol total, de LDL-C,
d'apo B et de fibrinogène significativement plus élevés
que ceux qui n'ont pas souffert de malnutrition dans la dernière
partie de la grossesse [19-21]. La situation est toutefois plus
complexe puisque la relation entre la mortalité par maladies
cardiovasculaires et le périmètre abdominal a une
forme en U ; pour ceux dont le poids de naissance était
inférieur à la moyenne, elle diminue avec l'augmentation
du périmètre abdominal, alors que c'est l'inverse
pour ceux dont le poids de naissance était supérieur
à la moyenne [20]. En outre, de manière paradoxale,
les hommes qui avaient été nourris au sein et qui
n'étaient pas sevrés à l'âge de 1 an
ont une mortalité cardiovasculaire, et des taux de cholestérol
total, de LDL-C et d'apo B plus élevés 60-70 ans
plus tard que ceux qui avaient été sevrés
avant l'âge de 1 an ou avaient reçu un allaitement
mixte [22].
Enfin, comme Paneth et Susser l'ont souligné dans leur
analyse critique de l'hypothèse de Barker [12], ce n'est
pas le poids à 1 an mais le poids de naissance qui est
associé chez les femmes de manière significative
avec la mortalité cardio-vasculaire [23] et toute une série
de facteurs de risque d'athérome et de marqueurs de résistance
à l'insuline [24]. L'indice de masse corporelle de ces
femmes a, d'autre part, une valeur prédictive des concentrations
d'insuline plasmatique à jeun à l'âge adulte beaucoup
plus forte que le poids de naissance, ce qui est difficile à
réconcilier avec l'hypothèse en question [12].
Croissance in utero et hypertension à l'âge adulte
L'idée que la pression sanguine pouvait être un des
liens entre l'environnement intra-utérin et le risque de
survenue des maladies cardiovasculaires à l'âge adulte
a conduit David Barker et ses collaborateurs a s'intéresser
aussi à cette question [25]. Déjà Gennser
et coll. [26] avaient retrouvé chez les conscrits suédois
une relation entre la pression diastolique et le poids de naissance,
le risque d'avoir une pression diastolique élevée
étant d'autant plus grand que le poids de naissance était
plus inapproprié pour l'âge gestationnel ; être
petit pour son âge gestationnel peut prédisposer
à une hypertension à l'âge adulte, écrivaient-ils
[26]. Barker et coll. utilisèrent à cette fin les
données de deux grandes enquêtes britanniques : 1)
la Cohorte de 1970, constituée de la quasi-totalité
des enfants nés en Grande-Bretagne pendant une semaine
(avril 1970) et dont près de 10 000 enfants ont été
réexaminés à l'âge de 10 ans ; 2) la
Cohorte de 1946, représentant un échantillon de
toutes les naissances en Angleterre, au Pays de Galles et en Ecosse
(mars 1946), et dont 3 259 hommes et femmes (82 % de l'échantillon
initial) ont été réexaminés à
l'âge de 36 ans ; il apparut que la pression sanguine était
là encore inversement corrélée avec le poids
de naissance, indépendamment de l'âge gestationnel,
confirmant les données de deux études antérieures
qui avaient montré que la pression sanguine était
plus élevée à l'âge de 10 ans chez
les enfants de faible poids de naissance que chez les contrôles
et que la pression systolique était à 7 ans inversement
corrélée au poids de naissance [25].
Toute une série de travaux ont été consacrés
depuis à cette question, aussi bien chez l'homme que l'animal
et les relations entre le poids de naissance et l'hypertension
à l'âge adulte sont apparues plus complexes et plus
tenues qu'on ne le pense généralement [27]. Une
hypertension modérée (10 à 20 mm Hg) peut
être induite chez le cobaye par ligature unilatérale
de l'artère utérine au 32-37e jour de la gestation
(terme ~ 68 jours) [28] ou chez le rat par une restriction protéique
maternelle avant et durant toute la gestation [27, 29], l'effet
de la restriction protéique pouvant s'expliquer par une
réduction du nombre de néphrons au cours de la vie
foetale, comme cela a été démontré
chez l'animal et comme le suggère chez l'homme l'existence
d'une corrélation significative entre le poids de naissance
et le nombre de néphrons [30].
Toutefois, si une relation entre le poids de naissance et la pression
systolique ou diastolique à différents âges
est presque toujours notée [31-37], cette association n'a
pas été retrouvée par tous [38-40] et d'autres
facteurs comme l'âge maternel, le rang de naissance, une
histoire maternelle d'hypertension [31], l'indice de masse corporelle
[32, 37] la consommation d'alcool [32] ou de tabac [41,42] doivent
aussi être pris en compte. Le suivi de la cohorte britannique
d'enfants nés avant 34 semaines de gestation et pesant
moins de 1 850 g à la naissance a montré notamment
qu'il n'y avait aucune relation à l'âge de 7,5-8
ans entre le poids de naissance et la pression systolique et diastolique
; la pression sanguine diminuait même avec le poids à
la naissance pour l'âge gestationnel, à l'opposé
de ce qui avait été rapporté antérieurement,
cette tendance " inverse " persistant même
après ajustement en fonction du poids à 7-8 ans
[41] ; Alan Lucas et ses collaborateurs en avaient conclu que
les facteurs d'environnement ne devaient pas jouer un rôle
à cet égard avant la 33e semaine, même si une
" programmation " était possible au
cours des dernières semaines de gestation [43]. Les observations
qu'ils ont faites depuis vont dans ce sens, puisqu'il s'est avéré
que les enfants de la même cohorte dont les mères
fument ont une pression systolique plus basse que celle des enfants
dont les mères ne fument pas s'ils sont nés avant
33 semaines de gestation alors que c'est l'inverse s'ils sont
nés après 33 semaines [41], confirmant que la relation
entre la croissance in utero et la pression sanguine à
un âge plus avancé n'est ni simple, ni générale
[43].
La relation entre l'augmentation de la pression systolique et
celle du poids du placenta, ou du rapport poids du placenta sur
poids de naissance, mise en évidence par Barker et coll.
[32], n'a pas non plus été retrouvée dans
une étude portant sur 1 500 écoliers anglais de
9-11 ans [36]. Il n'a d'autre part pas été confirmé
que le " rapport placentaire " était significativement
influencé par l'état nutritionnel des femmes, dont
leur origine ethnique pourrait être un marqueur, ni par
l'existence d'une éventuelle anémie ou carence en
fer au cours de la grossesse, comme cela avait été rapporté
antérieurement par Barker et ses collaborateurs [44] ;
d'après une autre grande étude britannique portant
sur près de 700 femmes, le rapport placentaire serait lié
essentiellement à l'âge gestationnel à la
naissance, et plus accessoirement au BMI, ce qui ne conforte pas
l'idée que l'augmentation du rapport placentaire est un
indicateur d'un mauvais état nutritionnel de la mère
[45]. En tout état de cause, l'effet du faible poids de
naissance sur la pression systolique, s'il existe vraiment, reste
de faible amplitude puisqu'il est au maximum de 4,9 mm Hg pour
chaque augmentation de 1 kg du poids de naissance (intervalle
de confiance 95 % : 1,8-8,6) chez les hommes de 64-71 ans (tableau
I) [34].
1. Pour chaque augmentation d'un kg du poids de naissance.
Malnutrition in utero et résistance à l'insuline à l'âge adulte
A côté de l'hypertension, l'autre mécanisme
imaginé par David Barker et ses collaborateurs pour expliquer
la plus grande fréquence des maladies cardiovasculaires
à l'âge adulte chez les enfants de faible poids de
naissance est une altération du développement des
cellules § du pancréas à une phase critique
de la vie fœtale, expliquant le développement d'un
diabète non-insulino-d épendant, dont on sait
qu'il est fréquemment associé à l'hypertension
[46]. De fait, l'étude de 468 hommes sur les 1 157 survivants
du Registre de Hertfordshire a montré que la fréquence
du diabète de type 2 (non-insulino-dépendant), et
de l'intolérance au glucose qui le précède,
diminuait progressivement avec lÕaugmentation du poids
de naissance et du poids à 1 an, après ajustement
en fonction de l'indice de masse corporelle (BMI) ; dans cette
cohorte, le risque d'avoir une intolérance au glucose ou
un diabète était six fois plus élevé
(IC 95 % : 1,5-28) chez ceux dont le poids de naissance était
inférieur ou égal à 2,5 kg (5,5 lb) que chez
ceux dont le poids de naissance était supérieur
à 4,3 kg (9,5 lb) ; les concentrations plasmatiques de
glucose à 30 et 120 minutes et celles d'insuline à
2 heures diminuaient aussi avec l'augmentation du poids de naissance
et celle du poids à 1 an ; celles de proinsuline intacte
(à jeun) n'étaient liées ni au poids de naissance,
ni au poids à 1 an, mais celles d'une de ses formes clivées,
la proinsuline split 32-33, était inversement corrélée
avec le poids à 1 an [46]. Cette dernière constatation
avait été interprétée comme la conséquence
d'un dysfonctionnement des cellules ß mais, si elle témoigne
d'un déséquilibre entre le demande d'insuline et
la capacité de la produire, on ne peut sur le seul argument
affirmer qu'elle résulte d'une réduction du nombre
des cellules § ou d'une résistance à l'insuline
[47]. L'interprétation qu'en donneront Baker et coll. sera
d'ailleurs différente ultérieurement [48].
L'étude de 266 hommes et femmes âgés de 50
ans, issus de la cohorte de Preston, dont les registres de naissance
sont, nous l'avons vu, beaucoup plus complets que ceux du comté
de Hertfordshire, confirma que ceux qui avaient une intolérance
au glucose ou un diabète de type 2 avaient un poids de
naissance, un périmètre crânien, et un index
pondéral (P/T3) plus faibles ; le poids de leur placenta
n'était pas différent mais le rapport placentaire
était augmenté [49]. Les études ultérieures
sur une centaine de sujets de la même cohorte (22 intolérants
au glucose et 81 normoglycémiques) établirent que
ceux qui étaient "minces" à la naissance,
tel qu'on peut l'apprécier par le calcul de l'index pondéral,
avaient une résistance accrue à l'insuline, indépendamment
de la durée de la gestation, de leur BMI à l'âge
adulte, et de leur classe sociale au moment de l'étude
et à la naissance [48]. Le risque de développer
un " syndrome X " (c'est-à-dire une
résistance à l'insuline, une hypertension et une
hypertriglycéridémie avec réduction des HDL)
était en définitive 10 fois plus élevé,
après ajustement en fonction du BMI, chez les survivants
de ces deux cohortes dont le poids de naissance avait été
inférieur à 2,5 kg que chez ceux dont le poids de
naissance avait été supérieur à 4,3
kg, suggérant que le syndrome X, que Barker et coll. ont
proposé de rebaptiser le " small-baby syndrome ",
est la conséquence de facteurs intervenant très
précocement au cours de la vie [50].
La relation entre le faible poids de naissance et le développement d'une résistance à l'insuline a été confirmée par plusieurs études, notamment aux Etats-Unis dans une population blanche non-hispanique et dans une population d'origine mexicaine, dont le risque de développer un diabète de type 2 est plus élevé, en Suède et en France [40, 51, 52]. Chez les jeunes adultes américains normotendus et non diabétiques, le poids de naissance était inversement associé avec le taux d'insuline à jeun et une adiposité tronculaire, indépendamment du sexe, de l'origine ethnique et du statut socio-économique ; les pressions systolique et diastolique tendaient à diminuer, quoique de manière peu cohérente et non significative, avec l'augmentation du poids de naissance ; les anomalies lipidiques caractéristiques du syndrome X n'étaient pas retrouvées dans cette série [51].
Dans la cohorte d'Uppsala, une corrélation faible a été
trouvée chez les sujets de 50 ans entre l'index pondéral
à la naissance et les concentrations d'insuline à
60 minutes après l'injection intraveineuse de glucose ;
la fréquence du diabète de type 2 à la soixantaine
était d'autant plus élevée que le poids de
naissance, et surtout l'index pondéral, étaient
plus bas, confirmant là encore qu'un faible poids par rapport
à la taille à la naissance est associé à
un risque accru de résistance à l'insuline, et secondairement
de diabète non-insulino-dépendant ; comme dans l'étude
de Preston [48], la réduction de l'index pondéral
semble un indicateur plus spécifique de la malnutrition
in utero que le faible poids de naissance [52]. Enfin, l'analyse
des données du Registre de Haguenau, France, a montré
que les jeunes gens qui avaient souffert d'un retard de croissance
intra-utérin (RCIU) étaient significativement plus
petits à l'âge de 20 ans ; après une charge
orale en glucose, ils avaient d'autre part une glycémie
à 30 minutes et des concentrations d'insuline et de proinsuline
à 30 et 120 minutes significativement plus élevées
que ceux dont le poids à la naissance était approprié
pour l'âge gestationnel ; contrairement aux observations
de Barker et coll., aucune différence dans leurs taux plasmatiques
de lipides et de fibrinogène, ni de leur pression sanguine
n'était encore une fois constatée [40].
Si la relation entre le RCIU et l'expression d'une résistance
à l'insuline à l'âge adulte semble donc établie,
bien des incertitudes subsistent dans l'interprétation
des faits et il serait probablement imprudent de penser, comme
David Barker et ses collaborateurs nous y invitent avec talent
[11], que le développement du diabète, de l'hypertension
et des maladies cardiovasculaires résulte essentiellement
d'événements se produisant extrêmement tôt
au cours de la vie et non pas de l'intervention combinée
de facteurs génétiques et environnementaux survenant
à différents stades du développement.
Differences geographiques ET facteurs socio-economiques
La suggestion d'un lien entre la fréquence des maladies
cardiovasculaires et des événements survenant dans
l'enfance a précédé l'hypothèse de
Barker. Marmot et coll. avaient notamment relevé une relation
inverse entre la taille, la classe sociale et la mortalité,
suggérant que des facteurs opérant tôt au
cours de la vie pouvaient avoir une influence sur la mortalité
à l'âge adulte [53]. Curieusement, cette relation
entre la taille et la mortalité par maladie ischémique
du coeur a été retrouvée dans le Registre
Suédois des Jumeaux, le plus petit d'une paire de jumeaux
ayant une plus grande probabilité de mourir d'infarctus
que le plus grand ; le plus grand de ces jumeaux atteint toutefois
en moyenne une classe sociale plus élevée, comme
on l'observe en général dans la population, ce qui
laisse penser que les facteurs socio-culturels sont au moins aussi
importants à cet égard que les circonstances in
utero [54]. De fait, dans une étude finlandaise récente,
les différences de mortalité entre les classes sociales
à l'âge adulte, toutes causes confondues ou seulement
liée aux maladies cardiovasculaires, sont totalement indépendantes
des conditions socio-économiques dans lÕenfance, ce
qui est contraire à lÕidée que les événements
précoces au cours de la vie sont des déterminants
importants de lÕétat de santé à lÕâge
adulte [55].
Plusieurs études confirment que la région dans laquelle
les gens vivent est un facteur de risque plus important en ce
qui concerne la maladie coronarienne et les accidents vasculaires
cérébraux que celle où il sont nés.
Le risque plus faible d'accidents cérébraux chez les
habitants de la région de Londres semble notamment acquis
par les individus qui sont venus y habiter et qui y ont passé
l'essentiel de leur vie adulte [56]. D'autre part, la British
Regional Heart Study a clairement montré que, indépendamment
de leur lieu de naissance, les hommes vivant dans le sud de l'Angleterre
ont des pressions sanguines plus basses que ceux vivant en Ecosse,
et quÕil existe une corrélation forte entre les taux
de pression sanguine et la fréquence des maladies coronariennes,
alors que cette dernière est indépendante de la cholestérolémie
[57].
La plus grande prudence dans l'interprétation de toutes
ces données sÕimpose donc, vu quÕil est improbable
que lÕon puisse saisir tout lÕimpact des facteurs
socio-économiques dans lÕenfance et à lÕâge
adulte sans considérer les facteurs qui déterminent
le cours de la vie, et le contexte économique, politique
et social dans lequel celle-ci se déroule [55]. En tout
état de cause, même si Barker et coll. n'ont pas
trouvé dans leurs études de relation entre la classe
sociale au moment de la mort et le poids moyen de naissance ou
le poids moyen à l'âge de 1 an [16], il est hautement
probable que les enfants de faible poids de naissance (moins de
6 livres, c'est-à-dire < 2 750 g) sont plus à
risque que les autres de souffrir ultérieurement d'un désavantage
économique [58] et que, dans l'ensemble, les régions
qui étaient les plus pauvres au début de ce siècle
le demeurent aujourdÕhui [59].
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